Marock’N Roll : Immersion dans les coulisses du rock marocain

Marock’N Roll : Immersion dans les coulisses du rock marocain

Existe-t-il une scène de rock marocaine ? D'emblée, la réponse est oui. Bien que cette dernière soit souvent méconnue ou méprisée, ni les rockeurs ni la passion pour ce genre devenu légendaire ne manquent. Si les groupes ne disposent pas toujours des bons moyens pour évoluer, ils persévèrent et continuent à rocker.

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Les groupes Barathon Lane et Betweenatna étaient en concert au BoulTek, au Technopark de Casablanca, le 25 juin. Crédit: Chadi Iliass

La première fois que Hamza (le batteur du groupe, ndlr) a touché une batterie, c’était lors de notre premier live au lycée”, nous confie Aymane, un des guitaristes de The Tricinteys. Samedi 20 juillet, ces cinq rockeurs underground se produisent sur la scène de NightArt à Tanger, un open space estival qui vise à mettre en valeur les artistes locaux.

Talent et créativité sont à l’honneur sur cette scène improvisée, et The Tricinteys n’ont pas hésité à l’enflammer. Ils enchaînent entre reprises, covers d’Arctic Monkeys, et bien-sûr, compositions personnelles. Dès leur montée sur scène, ils sont attendus par une vingtaine de fidèles fans tangérois qui chanteront leurs paroles à tue-tête au fil du concert. Hamza, le lead guitariste du groupe, confirme : “C’est à Tanger que les gens nous connaissent le mieux et que nous avons notre meilleur public”.

The Tricinteys se produisent sur la scène de NightArt à Tanger, le samedi 20 juillet.Crédit: NightArt19

The Tricinteys, ce sont tout d’abord quatre amis d’enfance originaires de Sidi Kacem qui ont décidé de former un groupe de rock en 2012, lorsqu’ils étaient au lycée. “On savait que l’on ne pouvait pas vivre de notre musique, alors on a dû se séparer afin que chacun puisse se concentrer sur ses études” nous raconte Youssef, le vocaliste. “Ensuite, on s’est remis ensemble en 2018, un peu sur un coup de tête et c’est là que Hamid s’est joint à nous”.

Bien que fidèles au rock’n roll, les influences musicales du groupe sont diverses et évoluent. Un mot clé ? La complémentarité entre les cinq membres du groupe. “On est passé du hard rock, au garage rock, puis au rock alternatif. Le tout avec des influences issues du blues, du metal, même de la country, parce que chacun d’entre nous écoute de la musique différente. Mais la base de notre travail, ça reste du rock’n roll”, explique Hamza.

Entre la fosse et la guitare et le micro, des premiers obstacles 

Sugar”, le premier single des Trincinteys, est en ligne sur Youtube depuis près d’un mois, mais jusque là, c’est la seule chanson que le groupe a pu enregistrer. Et pour cause, un enregistrement en studio ne coûte pas moins de 2 500 dirhams, au mieux. “Ce n’est pas comme lorsqu’un artiste fait du rap ou de la pop, où il suffit d’un ordinateur”, nous dit Aymane. Car enregistrer un morceau de rock, c’est aussi faire des arrangements, synchroniser des instruments qui doivent tout d’abord être enregistrés un par un.

A défaut d’une industrie musicale marocaine qui encadrerait les rockeurs et aiderait à la production ainsi qu’à la distribution musicale, ces derniers sont contraints de compter sur leur propres ressources afin de pouvoir s’autoproduire.

De lourds investissements qui, selon les différents concernés, se traduisent souvent en perte de temps, d’énergie et d’argent. C’est l’avis que partage Ayoub Hattab, le vocaliste du groupe Haraj : “Ici, tant que tu joues du rock, oublie la maison de disque” lance-t-il sur un ton découragé.

 

 

Groupe 100 % marocain qui adapte à sa sauce les morceaux du groupe mythique Pink Floyd,” peut-on lire sur la petite biographie Facebook du groupe Africa Band, composé d’une douzaine de membres. Faiçal Tadlaoui, homme de radio et télévision mais aussi vocaliste du groupe qu’il a co-fondé, se désole : “Je fais de la musique depuis vingt ans et j’ai toujours dû dépenser pour produire nos spectacles. Pour qu’il y ait des labels, il faut vendre de la musique. Mais on a toujours dit aux marocains que la culture, c’est gratuit. Certes, elle n’a pas de prix, mais elle a un coût.” Plus une passion qu’un travail, les rockeurs que nous avons pu rencontrer s’accordent sur un point : le premier obstacle quand on fait du rock au Maroc, c’est l’argent.

Le premier obstacle quand on fait du rock au Maroc, c’est l’argent

La culture du rock, c’est aussi celle du concert et de la performance live. “Comment tournent les groupes de rock dans le monde entier ? Ils commencent par de petits concerts dans des salles, et ici, il n’y en a pas” constate Faiçal Tadlaoui.

Comprendre : il ne s’agit pas là d’énormes complexes culturels ou de grands stades regroupant des dizaines de milliers de places. Non, il s’agit de petites scènes de spectacle que l’on retrouverait dans toutes les villes du royaume, qui elles, permettraient aux artistes de se produire régulièrement, et surtout, serviraient à la promotion d’une culture de la musique.

Même Casablanca, qui est une des plus grandes villes d’Afrique, ne dispose pas de salles de concert pour la musique en général, pas que pour le rock. Et ça, ça bloque la dynamique musicale du pays” se désole Hicham Bahou, un des organisateur du festival L’Boulevard.

Radio Gaga, pas tant que ça 

Dans le film Bohemian Rhapsody de Bryan Singer (2018), qui retrace le parcours du groupe de rock légendaire Queen, une scène est marquante. Alors que le groupe n’en était qu’à ses débuts, Freddie Mercury entend pour la première fois la diffusion de “Killer Queen” à la radio. La radio, c’est l’une de ces premières grandes étapes dans la formation d’un groupe, une porte qui s’ouvre. Pour les rockeurs, ce ne sont pas plus de cinq minutes de diffusion qui attestent d’un premier succès.

“Ils nous ont clairement dit qu’ils ne diffusaient pas de rock à la radio”

Un rôle clé de ce média, écouté par plus de 50% de la population (de plus de onze ans, un jour moyen de semaine), selon le dernier rapport trimestriel de Radiométrie Maroc. Ayoub Hattab, le vocaliste de Haraj nous raconte l’expérience de son groupe : “Nous avions soumis “7ayer” à Hit Radio et leur réponse était claire. Ils nous ont clairement dit qu’ils ne diffusaient pas de rock à la radio. C’était une réponse très décourageante. Ce n’était pas une question de qualité, parce que la chanson a été diffusée sur des radios étrangères, telles que Radio Orient, Monte Carlo Radio et Beur FM. Le rock est un genre musical qui ne se vend pas ici, les radios sont inondées par de la pop et du rap. En gros, si tu veux faire de la pop, tu es le bienvenu à la radio. Si tu veux faire du rock, fais-le, mais oublie la radio.” 

Face au monopole de la pop et l’émergence du rap qui semblent engloutir les ondes marocaines, certains se découragent. Mais, ce n’est pas le cas de Fayçal Tadlaoui qui est non seulement membre d’Africa Band mais aussi l’animateur de l’émission “Les Experts Atlantic” sur Atlantic Radio et qui a décidé de faire exception, à sa façon.

Faiçal Tadlaoui sur la scène de Jazzablanca avec Africa Band.Crédit: Salima Moumni

Moi, je passe du rock tous les matins pendant mon émission, mais je sais que ce n’est pas le cas ailleurs. On parle de choses très sérieuses comme la santé et le travail, et entre deux interventions, je glisse un morceau de The Cult (groupe de rock britannique, ndlr). D’ailleurs, je reçois beaucoup de retours du genre ‘J’adore votre playlist !’”, nous raconte cet animateur le jour et rocker la nuit, sur un ton plutôt amusé.

Anglais VS Darija, un bras de fer entre rockeurs ?  

En observant la scène de rock marocaine, on s’aperçoit rapidement que parmi ces dizaines de petits groupes, deux styles se distinguent : certains restent fidèles à l’école classique et performent en anglais, d’autres innovent et font du rock en darija. Sur ce point, les choix artistiques des groupes divergent, et les avis s’opposent.

Je ne me vois pas pour l’instant faire du rock en darija. Etant donné que mes influences rock sont en anglais, je crains que si je me mettais à écrire en darija, mes paroles soient moins authentiques ”, confie Youssef, le vocaliste du groupe Barathon Lane. Sur la même lancée, le vocaliste des Tricinteys confirme : “Quand je pense au rock et à mes paroles, je ne peux pas les penser autrement qu’en anglais. La langue du rock, c’est l’anglais !

Des choix artistiques légitimes qui, pourtant, ne manquent pas d’attirer certaines critiques du public. “En début de concert, j’ai déjà entendu des gens me dire ‘Mais parle en darija !’. Si vous regardez la playlist de n’importe quelle personne, vous trouverez forcément une chanson en anglais. Le problème pour eux, ce n’est pas le fait de chanter en anglais, c’est le fait qu’un Marocain le fasse”, continue Youssef des Trincinteys.

De l’autre côté de la rive, lorsque l’on a demandé à Abdessamad Bourhim, membre de Betweenatna, pourquoi le groupe se produit en darija, sa réponse était nette, claire et précise : “Parce-que nous sommes Marocains”, répond-il comme une évidence. Une façon d’apporter une touche marocaine au rock, s’approprier un genre musical universel, peut-être même de s’assurer de la préservation d’un certain héritage culturel, mais pas seulement.

Betweenatna en concert au Festival Timitar, le 6 juillet.Crédit: Betweenatna

Ayoub Hattab explique que pour le groupe Haraj, c’est aussi une façon de mieux communiquer avec son public : “Nous sommes de Casablanca, notre public parle d’abord darija, et donc c’est plus simple de transmettre les messages dans nos chansons. Quelque part, la darija nous a aussi aidé à nous faire connaître.”

Rock’N Morocco, ce vieux mythe toujours d’actualité 

La culture rock est bel et bien ancrée dans les racines culturelles du pays

Mais alors, y a-t-il de l’espoir pour le rock marocain ? Si divers facteurs semblent freiner l’émergence de ces groupes ainsi qu’un succès international à la Guns’N Roses, la passion et la motivation sont là. Et mieux encore, le public aussi. Parce que contrairement aux idées reçues, la culture rock est bel et bien ancrée dans les racines culturelles du pays, et les années 1960 en témoignent bien.

Si l’on associe souvent le Marock’N Roll au passage des Rolling Stones à Marrakech, Tanger et Jakjouka, ou encore à celui de Jimi Hendrix à Essaouira, il ne faut pas oublier que cette liste n’est pas exhaustive, et qu’un bon nombre de groupes de rock marocains ont également enflammer les scènes des années 60. Dans cette lancée, on citera le groupe Variation, avec ses deux albums “Nador” en 1969 puis “Moroccan Roll” en 1973, ou encore le groupe Golden Hands qui a secoué les scènes casablancaises avec des titres tels que “What to say” en 1968.

Même si elle n’est pas majoritaire, il y a une réelle culture rock au Maroc. Il y a un public qui est là et qui nous soutient réellement.” nous affirme Faycal Tadlaoui en s’appuyant sur ses années d’expérience dans le milieu. Hicham Bahou est également le co-directeur du BoulTek,  ce “centre de musiques actuelles” situé en plein technopark de Casablanca.

Concert live de Barathon Lane au L’Boulevard à Casablanca.Crédit: Chadi Ilias

Depuis 2010, cet espace musical organise entre un et trois concerts de rock par mois sur des périodes trimestrielles, offrant aux groupes locaux l’opportunité de se produire. Lors de ces évènements, une chose est sûre : les fans sont au rendez-vous, l’ambiance est fracassante et le rock au Maroc se montre bel et bien vivant. “Ce genre de concert marche très bien !” se réjouit Hicham Bahou. “Il y a du monde, beaucoup de monde et des fois beaucoup plus que prévu. Cela reflète bien le besoin général d’une population jeune qui veut écouter de la bonne musique et assister à des concerts” continue-t-il.

Il y a près d’une semaine, Barathon Lane a mis en ligne son premier album sur la plateforme de streaming Spotify : une occasion de plus pour souligner l’accessibilité de la musique aujourd’hui et les les nouveaux outils mis à disposition des artistes.

Internet est une réelle chance pour les artistes d’aujourd’hui. C’est devenu un moyen de développer un public, à travers la communication digitale et la présence des artistes sur les réseaux sociaux. Et ça, c’est gratuit !” avance Hicham Bahou. Quant aux coûts d’enregistrement et d’auto-producution, certains groupes finissent tout de même par trouver des alternatives grâce à Internet.

En 1997, quand j’ai commencé la musique, on ne trouvait même pas de studio d’enregistrement, et c’était beaucoup plus cher qu’aujourd’hui”, raconte Abdessamad de Betweenatna. “Il est vrai que le studio professionnel représente une phase importante dans la carrière d’un groupe, ça apporte de l’expérience. Aujourd’hui, avec Betweenatna, on travaille principalement dans un room-studio aménagé avec une carte son et un logiciel d’enregistrement. C’est beaucoup plus économique, et cela ne nous empêche pas d’enregistrer de la musique de qualité”.

En réalité et comme partout ailleurs, faire du rock au Maroc, c’est faire des sacrifices et des compromis. “Pour qu’un groupe puisse réussir, il ne doit pas lâcher, travailler corps et âme et être à la hauteur de ses rêves. Très peu d’entre eux acceptent de le faire, parce qu’il faut bien avoir un salaire à la fin du mois!”, nous dit Hicham Bahou, qui souhaiterait voir de plus en plus de groupes de musique se produire au Maroc. Mais le rock, ce n’est pas la médecine ou l’ingénierie : il n’y a pas d’études, pas de stage, et surtout, pas de certitude. Loin des parcours tout tracés et plus proches des étiquettes et préjugés : rocker, c’est un pari où le talent et la détermination comptent avant toute chose. A prendre ou à laisser.

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