Après Christchurch, la leçon de tolérance de Jacinda Ardern

C'est le visage de la paix, au lendemain de l'attaque terroriste à Christchurch qui a fait 50 morts et autant de blessés. Qui est Jacinda Ardern, Première ministre néo-zélandaise ?

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La Première ministre, Jacinda Ardern, a déclaré mardi que le suprémaciste blanc auteur du carnage de Christchurch tomberait sous le coup de la loi “dans toute sa rigueur”. Toute la presse a salué
 son empathie avec la communauté musulmane après l’attaque. Crédits : AFP Crédit: AFP PHOTO /OFFICE OF PRIME MINISTER

Une semaine après l’attaque terroriste qui a fait cinquante morts, vendredi 15 mars à Christchurch, la Nouvelle-Zélande est en deuil, encore sous le choc d’une barbarie dont elle se croyait jusque là épargnée : la Nouvelle-Zélande est le deuxième pays le plus « pacifique » de la planète, selon le Global Peace Index. L’appel à la prière de ce vendredi 22 mars a été diffusé à la télévision, à la radio et sur de nombreux sites internet du pays, qui a ensuite observé deux minutes de silence. Aux côtés de l’imam de la mosquée al-Nour Gamal Fouda visée par le suprémaciste blanc : Jacinda Arden, Première ministre de la Nouvelle-Zélande, un voile noir sur la tête. Comme elle, des centaines de femmes à travers le pays ont choisi de porter ce voile symbolique, vendredi, pour exprimer leur solidarité avec la communauté musulmane. Sur les réseaux sociaux est né le hashtag #HeadScarfforHarmony (« Foulard pour l’harmonie »).

Si Jacinda Arden ne représente pas à elle seule la leçon de tolérance dont la Nouvelle-Zélande a fait preuve au lendemain de l’attaque terroriste, elle en est l’allégorie vivante, le visage médiatique de ce « They are us » kiwi. En quelques jours, celle qui était connue pour avoir accouché pendant son mandat — la deuxième Première ministre de l’histoire à le faire, après Benazir Bhutto au Pakistan en 1990 —, a prouvé qu’elle avait « l’étoffe d’une grande dirigeante », écrit le Washington Post.

« Il ne pouvait pas y avoir de réponse symbolique plus puissante à la terreur infligée aux personnes tuées en train de prier à la mosquée que les images de la Première ministre voilée et le visage rempli de tristesse, aux côtés des membres de la communauté musulmane de Christchurch », souligne le New Zealand Herald dans un édito daté du 17 mars.

Quatre jours après l’attentat, la première session du Parlement a été ouverte par une prière menée en arabe par un imam. Jacinda Arden a salué d’un  « Salam aleikum » les membres du Parlement, avant de se lancer dans message de paix aux musulmans, sans jamais citer le nom du terroriste australien, « pour ne pas lui donner de notoriété ». Le 21 mars, la Première ministre annonçait l’interdiction de la vente des armes semi-semi-automatiques et fusils d’assaut, qui entrera en vigueur le 11 avril.

« Notre histoire a changé à jamais le 15 mars. Désormais, nos lois vont changer aussi. Nous annonçons, aujourd’hui de la part de tous les Néo-Zélandais, des actions pour durcir nos lois sur les armes à feu et faire de notre pays un lieu plus sûr », a déclaré Jacinda Ardern. « J’ai la ferme conviction que la grande majorité des propriétaires légitimes d’armes à feu en Nouvelle-Zélande vont comprendre que ces mesures sont dans l’intérêt national », a-t-elle poursuivi.

Un geste fort salué, notamment, par The New York Times dans une tribune du 21 mars, « L’Amérique mérite un leader aussi bon que Jacinda Arden » : « En Nouvelle-Zélande, il a fallu une fusillade pour réveiller le gouvernement. Aux États-Unis, même une série de fusillades — 26 morts dans une école de Newtown, dans le Connecticut ; 49 dans une boîte de nuit à Orlando ; 58 lors d’un concert à Las Vegas ; 17 dans une école à Parkland, en Floride — n’a pas suffi. Sans compter le récent sondage selon lequel 73% des Américains estiment qu’il reste encore beaucoup à faire pour lutter contre la violence armée. » … Tandis que d’autres se sont insurgés, défendant leur droit constitutionnel à s’armer : « C’est à ça que ressemblent de vraies mesures pour arrêter la violence due aux armes », a posté le candidat démocrate Bernie Sanders sur Twitter.

Troisième femme première ministre de Nouvelle-Zélande, plus jeune dirigeante du pays depuis 1856 et plus jeune dirigeante de l’histoire du Parti travailliste, Jacinda Ardern, 38 ans, fait l’unanimité auprès de la plupart de ses concitoyens.  Élevée dans la foi mormone avant d’y renoncer en raison des positions homophobes de l’Église, elle intègre en 1999, à peine majeure, le parti travailliste néo-zélandais. Elle y fait ses armes aux côtés de la Première ministre Helen Clark, en fonction de 1999 à 2008, qui devient son mentor. Après un passage à Londres par le cabinet de Tony Blair, alors Premier ministre britannique, Jacinda Ardern devient en 2008 la plus jeune parlementaire néo-zélandaise. Elle a alors 28 ans.

Jacindamania et attaques sexistes 

Appréciée de l’électorat jeune et féminin, la candidate du centre-gauche ressuscite le parti travailliste en 2017, alors à son plus bas niveau depuis vingt ans. Jacinda Ardern milite pour la gratuité de l’enseignement supérieur, la dépénalisation de l’avortement et une « situation plus équitable » pour les marginalisés. Souvent comparée à Obama et Trudeau, la charismatique femme politique fait l’objet d’une véritable « jacindamania » à travers le pays.

Mais celle qui a été DJ dans une autre vie ne fait pas l’unanimité. Sa gestion de l’économie a été critiquée ; elle ne cache pas qu’elle délègue très largement dans les domaines où elle ne se sent pas assez compétente ; ses efforts pour créer des logements plus abordables ont été entachés par des gaffes bureaucratiques embarrassantes. Ses détracteurs prétendent qu’elle n’est « que style et sans substance », relate The Washington Post : « Il y a quelques semaines, lors du sommet de Davos, un gestionnaire de fonds occidental opérant dans la région Asie-Pacifique raillait la Première ministre néo-zélandaise en la qualifiant de ‘version moins exaspérante de Justin Trudeau, avec un pays plus facile à diriger’ ». 

Des discours qui n’ébranlent pas Jacinda Ardern, main de fer dans un gant de velours. « Ignore l’attaque sexiste et continue ton travail », lui avait conseillé sur Twitter l’ex-première ministre, Helen Clark, alors que Jacinda Ardern venait d’accoucher et se voyait questionner par les politiciens et journalistes à propos de son congé maternité. Continuer son travail, coûte que coûte, à l’heure des volatiles Trump et May ; comme un pied-de-nez à ceux qui contestaient son envergure politique.