Le Maroc produira deux fois moins de céréales que l'an dernier. Faut-il s'inquiéter?

Le Maroc produira deux fois moins de céréales que l'an dernier. Faut-il s'inquiéter?

Le niveau de pluviométrie de la saison 2018-2019 a été en deçà des espérances. Selon les professionnels du secteur, cela aura un impact négatif sur les récoltes de cette année, ainsi que sur le prix du bétail... tout en contribuant paradoxalement à l'allègement des dépenses de l’État.

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Photo d'illustration Crédit: AFP

En 2018-2019, la production annuelle de céréales devrait atteindre 40 à 50 millions de quintaux. Un chiffre qui reste bien en deçà des performances records de l’année agricole 2017-2018. Cette année-là, cette culture qui occupe une place prépondérante dans l’alimentation des Marocains avait dépassé la barre des 100 millions de quintaux. Si cette prévision a de quoi inquiéter les agriculteurs du pays, elle n’aura en fait aucun impact sur le consommateur final et pourrait même alléger les finances de l’État.

Vers une hausse des prix?

Il faut remettre les choses en perspective. Ce n’est pas que la production a été mauvaise cette année. C’est plutôt l’année dernière qui a été marquée par une récolte exceptionnelle. Depuis que l’étude des statistiques agricoles au Maroc existe, le pays a produit plus de 100 millions de quintaux à seulement quatre reprises. Aujourd’hui, la situation est certes inquiétante, mais pas catastrophique”, nous explique Mohamed Ouayach, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER).

Mais cette baisse de production céréalière pourrait-elle entraîner une augmentation du prix des biens de consommation indispensables comme le pain et la farine? Selon une autre source au sein de la  COMADER, “ils n’augmenteront pas. C’est impossible, car le prix de la baguette est fixé par un système administratif. Qui plus est, l’Etat subventionne le pain via la Caisse de compensation donc il n’y a aucune crainte à avoir côté consommateur”.

Moins de dépenses pour l’Etat

Le risque est d’autant plus faible que le Maroc constitue des stocks de céréales importées, car les besoins de la population ne sont jamais complètement couverts par la production locale. “La pénurie n’arrivera donc pas, car le pays s’approvisionne à l’extérieur, même lorsqu’on produit 100 millions de quintaux”,  rappelle Mohamed Ouayach.

Selon le rapport du ministère de l’Agriculture, en 2017, les importations de céréales du Maroc se chiffraient à 10,7 milliards de dirhams. Sur dix ans, le rapport montre que ces dernières varient entre 8,9 milliards de dirhams en 2009 et 19,2 milliards en 2012. Des importations qui proviennent de France, d’Ukraine, de Russie, du Canada. “Des céréales, nous en trouvons partout”, ajoute le président de la COMADER, écartant ainsi le risque d’être dépendant d’un fournisseur étranger qui augmenterait ses prix.

Mais si produire moins revient à importer plus, cela ne serait-il pas de nature à nuire à la balance commerciale et à la sortie de devises ? Ce n’est pas si simple, explique le professeur Saïd Ouattar, ancien président de l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) de Rabat. “Malheureusement, l’État s’en sort mieux quand il achète ses denrées céréalières en dehors du territoire national. Sur les 20 dernières années, importer des céréales du Canada ou de Russie a coûté moins cher que de les produire localement”, explique-t-il.

En effet, si la production céréalière est bonne localement, cela signifie “qu’il y’a une offre importante pouvant provoquer une chute du prix du quintal à la vente. Or, l’État garantit des prix pour assurer un revenu minimum aux agriculteurs sur le quintal de céréales. Ce qui signifie qu’en cas de surproduction l’État peut perdre beaucoup d’argent”, explique l’ancien président de l’IAV. “Dans les cas de sous-production ou surproduction, l’Etat a un problème. L’Etat subventionne 300 ou 320 dirhams le quintal en cas de surproduction pour lutter contre la baisse des prix. D’autre part, il indemnise les agriculteurs en cas de sous-production. L’état doit savoir gérer les deux situations. Tout est une question d’anticipation. Si la situation est gérée en amont, il peut sauver la situation avec peu de moyen”.

Une source contactée par TelQuel au sein de la Fédération nationale des négociants en céréales et Légumineuses (FNCL) confirme le propos. “L’état garantit un prix au quintal que l’on appelle le prix de référence. Mais sur le terrain, ce n’est pas toujours respecté, car c’est majoritairement la loi de l’offre et de la demande qui prévaut. Ce prix de référence est parfois majoré d’une prime forfaitaire de 10 à 20 dirhams le quintal pour encourager l’achat du blé local. Moins le Maroc produit de blé, moins il compense la prime forfaitaire”. Ce qui signifie que plus la récolte est bonne, plus la compensation de la prime forfaitaire pèse sur les finances du pays.

La menace est ailleurs

Même si une récolte céréalière moins importante n’a pas d’impact direct sur le prix du pain, tout en faisant les affaires de l’Etat, le consommateur sera toutefois affecté par l’évolution du prix d’autres denrées. “Si la sécheresse persiste, la paille va coûter cher. Le coût de production du kilo de viande coûtera plus cher, car les agriculteurs achèteront cette paille sur le marché à un prix plus élevé que lors d’une bonne année de récolte. Les éleveurs vendront plusieurs têtes de leur cheptel pour assurer l’achat de denrées alimentaires. Ils auront donc moins de bétail et le coût d’engraissement sera plus élevé”, explique Saïd Ouattar.

En effet, les faibles précipitations ne concernent pas uniquement les récoltes céréalières. Un impact est également envisageable sur les prix des viandes, notamment bovines, à cause du manque de pâturages exploitables, mais surtout sur la santé économique des petits éleveurs. “Un manque de nourriture pour le bétail signifie un surcoût en approvisionnement et des importations de la part des éleveurs marocains. Ils pourraient être mis en péril économiquement et devront vendre leur bétail plus cher pour rentrer dans leurs frais. Cela pourrait très bien se traduire par des prix de la viande rouge qui flamberaient dans les mois à venir, si la situation ne s’améliore pas. Car si dans les prochaines semaines, rien ne change, la messe sera dite”, nous explique Mohamed Ouayach.

Rien d’étonnant sur ce point selon notre source au sein de la FNCL. “C’est un marché sur lequel les prix sont fixés selon l’offre et la demande. La viande ou les œufs ne sont pas sur un marché administré contrairement à la farine ou au sucre”, conclut notre interlocuteur.

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